
L’Opinion le 11 mars 2025
Lorsque le pur et simple rapport de force s’impose autour de soi, pour être audible et, mieux encore, respecté, il faut être forts et unis alors que l’on veut défendre les valeurs de l’Etat de droit, du multilatéralisme, du droit international, d’une conception du mode de régulation économico-sociale. L’Europe porte ces valeurs, mais n’a aujourd’hui que peu de capacité à les faire respecter. Et pourtant, elle en a le potentiel.
Décrochage. Mais l’Europe a significativement décroché économiquement par rapport aux Etats Unis. La zone euro, de 2000 à 2024, a connu un taux de croissance deux fois moindre que celui des Etats Unis, en moyenne annuelle environ 1 % contre 2 % outre Atlantique. Avec des gains de productivité de 0,7 % l’an contre 2 %. Ces écarts se sont davantage creusés depuis 2019. La Chine domine la production mondiale de panneaux solaires (84 % de part de marché) et d’éoliennes (55 %).
L’Europe est également très peu présente dans d’autres industries du futur (batteries électriques, semi-conducteurs, industries de la data…). Accumulant ainsi un manque d’investissement dans les nouvelles technologies et une déficience en termes de gains de productivité, l’Europe ne s’est pas donné les moyens de la puissance économique.
Nonobstant le caractère louable de ses intentions, l’Europe a en effet adopté une pensée très normative et souvent insuffisamment réaliste, au détriment de son économie et de sa compétitivité. Elle fabrique à coût élevé et s’est emballée dans la production de normes pointilleuses en tout genre. Qui plus est, les réglementations sont souvent disparatesentre les différents membres de l’Union européenne, ce qui est aussi un fort frein à la croissance économique.
Hyperpuissances.
Or, le manque d’équilibre entre éthique et efficacité ne peut permettre de faire vivre durablement, faute d’une économie dynamique et suffisamment compétitive, les principes éthiques affichés. Ainsi l’Europe, telle qu’elle a fonctionné ces dernières années, s’est voulue pure. Mais loin de cet équilibre indispensable, elle est in fine souvent vue comme entravante. Dotée d’une gouvernance complexe et insuffisamment efficace, elle est perçue comme très difficilement capable de s’affirmer face à la montée des hyperpuissances chinoise et américaine.
Mais encore, même si l’Europe n’en a pas l’exclusivité au sein des pays développés, de nombreux pays du continent sont affaiblis par la montée de la défiance en la capacité de leur population à vivre ensemble, comme vis-à-vis des institutions et de la démocratie elle-même. Nous ne devons pas, en Europe, nous exonérer de bien analyser les raisons de cette perte de confiance. Sont en jeu les effets délétères de l’inattention à la demande populaire (et non populiste en soi) d’autorité publique, de sécurité et d’une meilleure régulation et intégration de l’immigration.
Dans certains pays européens, il convient en outre de bien prendre la mesure des effets déresponsabilisants et producteurs de défiance de la suradministration. Comme la mesure des effets négatifs, sociétalement comme économiquement, des taux de dépenses et de prélèvements publics excessifs, du trop-plein de règlementation, des graves excès de la montée des droits individuels face à l’affaiblissement des devoirs, des tendances égalitaristes jusqu’au-boutistes…
Alors même que des mouvements populistes montent significativement, y compris en France, en Allemagne, en Autriche ou aux Pays Bas, par exemple, nous ne pouvons nous contenter de critiquer ces derniers. Seules de justes et urgentes prise de conscience et réactions appropriées des partis de gouvernement pourront empêcher l’avènement d’une réaction brutale, de nature populiste.
Causalités.
N’inversons pas les causalités ; le populisme est le symptôme et la conséquence d’une désaffection vis-à-vis de la démocratie et des institutions, bien davantage que sa cause. La crédibilité européenne n’en sera alors que plus forte, tant en Europe-même que vis-à-vis des Etats-Unis ou du « Sud global », et sa critique moins aisée.
Le déclin n’est pas inexorable si l’Europe et les pays qui la composent sont encore capables d’un fort sursaut multidimensionnel, d’un élan vital
Ces deux phénomènes conjugués, décrochage économique et montée de la défiance vis-à-vis des institutions, pourraient aboutir à « la lente agonie » (cf. Mario Draghi) de notre vieux continent, assailli par le doute. Question existentielle, s’il en est. Les civilisations, même les plus belles comme la nôtre, peuvent finir par lentement s’effacer. Mais ce déclin n’est pas inexorable si l’Europe et les pays qui la composent sont encore capables d’un fort sursaut multidimensionnel, d’un élan vital.
Avec la mise en commun de nombre de nos forces et la recherche d’une unité plus affirmée, dans les champs diplomatique et militaire. Mais aussi sur le terrain de l’économie et de l’industrie, par plus d’intégration, par une capacité à faire naître des champions européens et par une réduction drastique de nos barrières règlementaires internes.
Gouvernance.
Et cela ne sera en outre possible qu’en améliorant significativement la gouvernance de l’Union européenne. Enfin, en retrouvant le bon mariage entre la nécessaire régulation des forces du marché et le dynamisme de l’économie, l’efficacité et la protection sociale et environnementale, les règles et les libertés, la tradition et la modernité, le respect de l’individu et celui de la société… Sans ces équilibres, notre modèle pourra disparaître dans une faillite morale accompagnée d’une faillite financière.
L’échelle européenne est la seule possible, à l’aune de la prégnance des hyperpuissances américaine et chinoise. L’Europe peut et doit réagir vigoureusement et ne pas laisser notre modèle, notre mode de vie et notre système économico-social et de valeurs se déliter. L’enjeu est d’assurer un avenir à notre civilisation européenne.
Citons enfin Cioran : « Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute ». Nous pouvons encore avoir les ressorts et la force de ne pas nous laisser assaillir par le doute
En ne laissant pas l’Europe sortir de l’histoire par un affaiblissement inexorable. En ne permettant pas de ce fait l’avènement ici-même de régimes autoritaires et brutaux, plus indifférents à l’Etat de droit. Pour faire entendre la voix de l’Europe dans le concert des grandes puissances. Citons enfin Cioran : « Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute ».
Nous pouvons encore avoir les ressorts et la force de ne pas nous laisser assaillir par le doute. Trois conditions a minima s’imposent pour cela : la lucidité dans l’analyse de nos faiblesses comme de nos forces, tout d’abord. Le sentiment indispensable d’urgence, ensuite. Et le courage de retrouver une gouvernance et les équilibres indispensables à notre vitalité, enfin.
Olivier Klein est professeur d’Economie à HEC, directeur Général Lazard Frères Banque.